HISTOIRE DU CHANT OCCITAN DE 1150 à 1350

 

 

  • Le grand chant courtois

Les poètes-musiciens typiques de l'ère moyennageuse sont les troubadours : si les premiers proposent des chants en langue d’Oïl parlée dans le nord de la Loire, les seconds apparus au XIIe siècle dans le sud de la France le font en langue d’Oc.

Le « grand chant courtois » pratiqué par ces aèdes se constitue ainsi dans la France occitane durant la première moitié du XIIe siècle et s’étend à partir de 1150-1180, à la plupart des nations occidentales, puis l’élan retombe après 1300. 

Le nom "trouvère" est dérivé en occitan, en français, en italien, en espagnol, des verbes trobartrovartrouver, et renvoie à l'invention musicale (du latin médiéval tropare, « composer des tropes ») dont la nature est essentiellement musicale. Le mot occitan canso, chanson, est forgé ensuite pour désigner les œuvres. C’est par sa musicalité propre, beaucoup plus que par ses thèmes, que le grand chant courtois marque très profondément, à l'aube de la civilisation européenne, notre sensibilité poétique.

 

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  • Les origines

Les troubadours font souvent référence à leurs propres émotions, leurs images provenant d’une solide culture latine, nourrie aussi de mythes celtes et de chansons arabes dont la trace se trouve dans leurs thèmes et métaphores. Des troubadours sont cathares, d’autres catholiques et les deux camps divisent l’Occitanie ; vers 1100, de nouveaux fondements, musical et rythmique, de la musique liturgique émergent, notamment à travers le rayonnement de l’abbaye de Saint Martial de Limoges et le zejel ou zajdal, refrain, qui a une origine sémitique, dans la France méridionale où les communautés juives sont nombreuses.

 

 

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  • Formes

C’est au XIIe siècle que les règles de la versification apparaissent : la canso se compose de 4 à 8 strophes de vers identiques, suivies d’une tornada constituant dans sa demi-strophe une apostrophe à la chanson ou à sa dédicataire ; après 1150 jusqu’en 1450, le nombre des strophes se fixe à 5 ; le sirventès est satirique ou polémique alors que le planh est une lamentation dont le sujet est une femme aimée ou un personnage illustre ; le descort s’attache à la passion désordonnée, tandis que la canso a des thèmes divers.

La mélodie est souvent composée avec le texte, donnant ainsi une harmonie originale ; 1 chanson sur 10 perdure aujourd’hui, limitant l’appréciation poétique. Aucune mention de rythme ne figure, ce qui offre au troubadour une surprenante liberté, chaque chanteur quantifiant les temps à sa mode. Art vocal, la canso peut donc se modifier à chaque audition.

Au XIIIe siècle, certains trouvères utilisent des formes imitées de chansons ou de danse, estampida et balada, ainsi qu’alba, chant d’aurore : cette tradition remonte au haut Moyen-Âge.

La langue dans laquelle est écrit le texte de la canso,  relativement bien fixée,  s'est constituée à partir des dialectes occitans parlés entre Limoges et Toulouse, la langue s’étendant peu à peu jusqu’en Espagne Catalane et en Italie. Plusieurs styles de formes apparaissent le trobar ric aux sonorités éclatantes et le trobar leu, simple et dépourvue de figures, ainsi que le trobar clus, où les métaphores sont obscures et le sens clos : un art abouti jouant sur les jeux d’opposition tout en intégrant les contraires.

 

  • Thèmes

D’abord poésie de cour, le grand chant courtois aborde les thèmes de l’existence de cour, des conflits de la cour et de l’idéologie de cour, le troubadour devenant un porte-parole du clan seigneurial, la féodalité étant en voie de dépérissement : des thèmes moralisateurs, un ton souvent agressif, la décadence des mœurs, la folie de l’amour.

Mais c’est plutôt par les chants d’amour que nous connaissons aujourd’hui encore les troubadours : le trouvère dit la fin’amor, dialogue d’une Dame, domna ou midons, chant pur d’un cœur vers un objet prétexte, où s’expriment le plaisir, la tristesse, l’espoir ou la crainte, avec un message empreint de sensualité.

 

  • Les Troubadours

Les troubadours, poètes occitans, sont les créateurs du grand chant courtois et le modèlent au fil de leurs voyages. Ainsi, 460 trouvères vivent entre 1100 et 1350 (200 nous sont connus), dont il nous reste plus de 2000 chansons et 1500 mélodies, l’histoire des troubadours embrassant huit à dix générations occitanes. 30 chansons nous parviennent de cette période. En 1100, la poésie chantée se répand dans les terroirs du Poitou et du Limousin. L’inspiration, d’abord guerrière, des chevaliers, acquiert ensuite un art très subtil, avant que le XIV puis XVe siècle ne lui confèrent une harmonie définitive et laissent même la place à quelques trobairitz, femmes troubadours prolongeant les thèmes guerriers, amoureux. La croisade des Albigeois pendant un demi-siècle engendre un tournant puisque les thèmes politiques et religieux, voire mystiques naissent, les troubadours fuyant vers l’Espagne et l’Italie, répandant ainsi l’occitan dans ces deux pays, là où la langue occitane est toujours voive aujourd'hui.

A la fin du XIIIe siècle, la personnalité du « moi » du poète s’impose dans son discours et pendant un siècle, les trouvères peaufinent ce motif du futur « ego », bien que le terme « troubadour » ne soit déjà plus d’usage au XIVe siècle.

 

 

 

 

 

 

 

  • Zoom sur Arnaut Daniel – XIIe siècle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Né vers 1150-1160, gentilhomme de Ribérac, Arnaut Daniel est connu pour son Sirventès, poème satirique et obscène, pour 16 cansos, chansons d’amour et 1 « sextine », forme dont il est l’inventeur. Dante le salue comme le « meilleur maître du parler maternel », Pétrarque le loue pour sa « parole étrange et belle ». Arnaut Daniel s’inscrit dans la tradition du trobar ric la forme la plus précieuse et porte à son niveau d’excellence ce courant majeur de la lyrique occitane.

Il chante la joie d’amour ; ses cansos, s’ouvrant souvent sur la « reverdie », chant d’allégresse sur la nature et le printemps, célèbrent la beauté, la valeur de la dame aimée, se partageant entre la joy, joie d’aimer, et la douleur d’aimer quand le désir reste inassouvi. Arnaut porte à l‘infini son art poétique inspiré par le chant des oiseaux, la chanson étant un lieu de travail où l’amoureux esthète mêle beauté, perfection des mots et des rimes à la fin’amor : l’amour divin, l’amour familial, l’amour de la dame, l’amour du chant occitan...

 

Extrait d'Arnaut Daniel, avec la canso "Lo ferm voler qu'el cor m'intra" : prenez le titre "lo ferm voler-MP3.mp3" : il est interprèté par Olivier Payrat, Yannick Guédec et Michel Hase, dans leur disque "Arnaut Daniel, ce troubadour", de novembre 2013.

  

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texte du titre

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  • Lo ferm voler qu'el còr m'intra05:12
  • Aï Quoura tournara02:00
  • Ente Nadal Bis02:16
  • L'abelha e lu mostic02:11
  • Lo_ferm_voler-MP3.mp304:13
  • Mimològismas01:40
  • MP3 Mai02:31

 Vous trouverez ci-dessous le texte de ce chant d'Arnaut Daniel en occitan et en français.

 

 

Lo ferm voler qu’el còr m’intra
No’m pòt ges bècs escoissendre ni ongla
De lausengièr qui pèrd per mal dir s’arma ;
E car non l’aus batr’ ab ram ni ab verga,
Sivals a frau, lai ont non aurai oncle,
Jausirai jòi en vergièr o dins cambra.

Quand mi sovén de la cambra
Ont a mon dam sai que nulhs òm non intra
Ans me son tuch plus que fraire ni oncle,
Non ai membre no’m fremisca, neis l’ongla,
Aissi com fai l’enfas denant la verga :
Tal paor ai no’l sia tròp de l’arma.

Del còrs li fos, non de l’arma,
E consentís m’a celat dins sa cambra !
Que’ plus mi nafra’l còr que còlps de verga
Car lo sieu sèrs lai ont ilh es non intra ;
Totz temps serai ab lieis com carns et ongla,
E non creirai chastic d’amic ni d’oncle.

Anc la seror de mon oncle
Non amèi plus ni tant, per aquest’ arma !
Qu’aitan vesins com es lo detz de l’ongla,
S’a lieis plagués, vòlgr’èsser de sa cambra ;
De mi pòt far l’amors qu’ins el còr m’intra
Mielhs a son vòl qu’òm fòrtz de frével verga.

Anc florí la seca verga
Ni d’En Adam mògron nebot ni oncle,
Tant fin’amors com cela qu’el còr m’intra
Non cug fos anc en còrs ni eis en arma ;
Ont ilh estei fòrs en plaç’ o dins cambra,
Mos còrs no’s part de lieis tant com ten l’ongla.

Qu’aissí s’emprén e s’enongla
Mos còrs en lei com l’escòrç’ en la verga ;
Qu’ilh m’es de jòi tors e palatz e cambra,
E non am tant fraire, parent ni oncle :
Qu’en paradís n’aurà doble jòi m’arma,
Si ja nulhs òm per ben amar lai intra.

Arnautz tramet sa chançon d’ongl’ e d’oncle,
A grat de lieis que de sa verg’a l’arma,
Son Desirat, cui prètz en cambra intra.

Ce vœu sûr qui dans le cœur m’entre
Nul bec ne peut le déchirer ni ongle
De médisant qui en parlant mal perd son âme ;
Car il n’ose le battre ni par branche ni par verge,
Du moins en secret, là où il n’y a pas d’oncle,
Je jouirai de ma joie en verger ou dans la chambre.

Quand je me souviens de la chambre
Où à mon dam je sais que personne ne rentre
Tant me touchent plus que frère et oncle,
Nul membre n’ai qui ne tremble, ni d’ongle,
Ainsi le fait l’enfant devant la verge :
Telle est ma peur de l’avoir trop dans l’âme.

Puisse-t-elle de corps, non de l’âme,
Me permettre de venir en secret dans sa chambre !
Car plus me blesse au cœur que coups de verge
Celui qui la sert là où elle est ne rentre :
Toujours je serai pour elle comme chair et ongle
Et ne prendrai conseil d’ami ni d’oncle.

Et jamais la sœur de mon oncle
Je n’aimai plus ni tant, de par mon âme !
Et si voisin comme l’est le doigt de l’ongle,
S’il lui plaisait, je voudrais être dans sa chambre ;
Plus peut Amour qui dans le cœur me rentre
Mieux à son vouloir me faire fort de frêle verge.

Depuis que fleurit la sèche verge
Et que le seigneur Adam légua neveux et oncles,
Si fin’amor dans le cœur me rentre
Comme ne le fut jamais en corps ni en âme ;
Où qu’elle soit, dehors ou dans sa chambre,
Mon cœur y tient comme la chair à l’ongle.

Car ainsi se prend et s’énongle
Mon cœur en elle ainsi qu’écorce en verge ;
Elle est de joie tour et palais et chambre,
Et je n’aime autant frère, parent ni oncle :
Au paradis j’aurai deux fois joyeuse l’âme,
Si jamais nul, de bien aimer, n’y entre.

Arnaut envoie sa chanson d’ongle et d’oncle,
A celle qui de sa verge a pris l’âme,
Son Désiré, dont le Prix en chambre entre.

D'après Arnaut Daniel, "Fin' amor" et folie du verbe, introduction et traduction de Pierre Bec, Fédérop, Gardonne, 2012


Conférenciers Yves Lavalade et Jean-Pierre Reydy

Odette Marcillaud conteuse

Gilbert Bourgeois conteur

Patrick Ratineaud Animateur musical

Patrick Ratineaud Atelier Langue Oc'

Cté Communes Périgord Nontronnais

Parc Périgord Limousin

Agence Culturelle Dordogne

Région Nouvelle Aquitaine

Commune Nontron